Le caractère chrétien du Régime rectifié : des engagements à la vie fraternelle

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Lorsqu’un candidat entre en maçonnerie dans le Régime rectifié, le caractère chrétien de son engagement ne devrait laisser place à aucune ambiguïté. Le rituel d’Apprenti mentionne explicitement Dieu, la Providence, l’immortalité de l’âme humaine, la religion chrétienne et le Saint Évangile.

Mais constater ce caractère chrétien ne suffit pas. Il faut encore comprendre ce qu’il exige de ceux qui s’en réclament. Quelle portée donner à un engagement sur l’Évangile si celui-ci ne transforme pas notre manière de vivre et de traiter nos frères ?

C’est cette question qui guide le présent travail. Il s’adresse aux apprentis, aux compagnons, aux maîtres et aux frères des autres classes du Régime. Son objet est de mettre en regard les engagements reçus, leur éclairage chez Rodolphe Salzmann et les comportements qu’ils devraient produire.

1. Un engagement explicitement chrétien

La Bible et l’Évangile de Jean

Dans la loge, le rituel prévoit :

« Sur l’autel on place un chandelier d’or à trois branches, la Bible ouverte au premier chapitre de Saint Jean… »

La présence de la Bible s’accompagne donc d’un choix précis : elle est ouverte au Prologue de Jean, qui commence par ces mots : « Au commencement était le Verbe. »

L’inscription placée au-dessus du trône renvoie également à ce Prologue :

« ET TENEBRAE EAM NON COMPREHENDERUNT »

Cette citation de Jean 1,5, donnée dans le document sous la traduction « Et les ténèbres ne l’ont point comprise », inscrit le thème de la lumière dans une référence évangélique.

La Bible est ensuite présentée au candidat comme un texte à étudier :

« Il lui présentera la Bible, en l’invitant à l’étudier avec soin, afin de se pénétrer de la doctrine et des vérités sublimes qu’elle offre aux hommes… »

Elle n’est donc pas seulement présente dans le décor de la réception. Le candidat est invité à en recevoir un enseignement.

Les questions préparatoires

La première question préparatoire demande :

« Quelle est votre croyance sur l’existence d’un Dieu créateur et principe unique de toute chose ; sur la Providence et sur l’immortalité de l’âme humaine ; et que pensez-vous de la religion chrétienne ? »

La deuxième poursuit :

« Quelle idée vous êtes-vous formée de la vertu considérée dans ses rapports avec Dieu et avec la religion… ? »

Le candidat est ainsi interrogé sur sa croyance et sur la manière dont il conçoit la vertu dans son rapport à Dieu. La dimension religieuse de la réception est explicite dès sa préparation.

La chute et le retour vers Dieu

Le premier tableau invite le candidat à considérer celui dont il tient l’existence et la vie :

« Oui, il est auprès de toi ; mais tu es bien éloigné de lui. Tente donc de t’en rapprocher par tes désirs et par ta soumission à ses lois. »

Le frère proposant déclare également :

« C’est par sa faute, Monsieur, que l’homme a perdu la lumière que vous venez chercher parmi nous. »

La première maxime du premier voyage précise :

« L’homme est l’image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ? »

Ces passages relient la recherche de la lumière à une condition humaine dégradée et à la nécessité d’un retour vers Dieu. L’homme est appelé à reconnaître ce qu’il a défiguré et à travailler à sa transformation.

Le serment et la fidélité chrétienne

Au moment de l’engagement, le candidat prononce :

« Je promets sur le Saint Évangile, en présence du Grand Architecte de l’Univers… »

Il promet notamment :

« … d’être fidèle à la sainte religion chrétienne… »

L’engagement s’achève par une invocation de Dieu.

Le serment est donc prêté sur le Saint Évangile, en présence de Dieu, avec une promesse explicite de fidélité chrétienne. Ces éléments donnent à l’engagement son contenu et sa portée.

On peut résumer le mouvement doctrinal de ces passages ainsi : création de l’homme, chute et éloignement de Dieu, recherche de la lumière, travail intérieur et rapprochement de Dieu.

Cette synthèse conduit à une première conclusion : le christianisme du Régime rectifié ne peut être réduit à une référence historique ou à une appartenance déclarée. Il engage une manière de vivre.

2. L’éclairage de Rodolphe Salzmann : une religion vécue intérieurement

Dans l’ouvrage Esprit et vérité de Rodolphe Salzmann, que j’ai traduit, cette exigence de transformation intérieure reçoit un développement particulier.

La formule placée en exergue, « C’est l’Esprit qui vivifie » (Jean 6,63), donne une orientation majeure à l’ouvrage. La vie spirituelle ne résulte pas de la seule accumulation de connaissances, de la participation aux institutions ou de l’accomplissement extérieur des rites. Elle suppose l’action de l’Esprit de Dieu.

La parole de Jean 4,23-24, « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité », éclaire également le titre et le propos du livre.

La véritable religion ne se réduit donc ni aux rites, ni à l’appartenance confessionnelle, ni aux institutions ecclésiastiques. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer aux offices, aux assemblées ou aux pratiques religieuses. Cela signifie que leur accomplissement extérieur ne dispense jamais de la conversion intérieure.

Dans cette perspective, le christianisme vise davantage qu’une correction du comportement. Il appelle une nouvelle naissance.

Les paroles « Demandez et il vous sera donné » et les invitations à chercher et à frapper (Matthieu 7,7) expriment cette disposition. La connaissance spirituelle est reçue comme une grâce, mais elle engage celui qui la recherche. Elle suppose la prière, la fidélité, l’obéissance et la mise en pratique.

Je résumerais ainsi cette exigence : on ne connaît pleinement une vérité spirituelle qu’en la laissant agir dans sa vie. Cette formule exprime ici ma lecture du rapport entre connaissance et pratique ; elle ne doit pas être confondue avec une citation littérale de la Grande Profession.

L’Écriture devient alors un instrument vivant de transformation. Elle éclaire le chrétien qui la lit avec sincérité et accepte de se laisser interroger par elle.

Le vocabulaire des « consacrés » doit être compris dans cette perspective. Aucun titre reçu dans le Régime rectifié ne suffit à attester une consécration intérieure. Les Saintes Écritures ne lui appartiennent pas en propre, et l’appel à vivre selon Dieu dépasse ses limites institutionnelles.

3. Les Écritures et l’illumination intérieure

Une difficulté doit cependant être examinée.

D’un côté, je présente les Écritures comme un point fixe auquel le chrétien peut se rapporter. De l’autre, Salzmann insiste sur l’enseignement intérieur et sur l’action de l’Esprit. Comment distinguer cette action d’une prétention individuelle à posséder une lumière supérieure ?

Cette question est essentielle dès lors qu’un homme affirme avoir reçu une illumination ou une transmission qui lui donnerait autorité sur les autres.

Les deux références à Jean rapprochées dans ce travail permettent de poser le problème : l’enseignement de l’onction (1 Jean 2,27) et l’invitation à éprouver les esprits (1 Jean 4,1).

L’expérience intérieure ne saurait être invoquée pour soustraire celui qui s’en réclame à tout examen. Elle doit elle-même être éprouvée. Affirmer que l’on est éclairé ne démontre ni la vérité de ce que l’on enseigne ni la légitimité du pouvoir que l’on prétend exercer.

Pour le chrétien, cet examen doit notamment porter sur la concordance entre les paroles, les actes et les exigences évangéliques. Une prétention spirituelle qui s’accompagne de mensonge, de mépris, d’intimidation ou d’une volonté de domination appelle une interrogation sérieuse.

L’humilité, la vérité, le service et l’amour fraternel ne constituent donc pas des considérations secondaires. Ils permettent d’éprouver concrètement la cohérence d’un enseignement avec le christianisme dont il se réclame.

La question devient alors très simple : cette autorité aide-t-elle le frère à se rapprocher de Dieu et à exercer sa conscience, ou le rend-elle dépendant de celui qui prétend le conduire ?

4. Ce que la vie chrétienne exige entre frères

Les textes du Nouveau Testament cités dans ce travail font apparaître des exigences récurrentes.

L’amour fraternel

Jésus déclare :

« Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés. » (Jean 13,34)

Et encore :

« À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jean 13,35)

L’amour mutuel est ainsi présenté comme le signe distinctif des disciples. Pour des hommes qui promettent fidélité à la religion chrétienne, cette exigence concerne directement la vie de leurs assemblées.

Le pardon et la correction fraternelle

Le pardon appartient à la prière enseignée par Jésus :

« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » (Matthieu 6,12)

Il ne supprime pourtant pas la nécessité de nommer une faute :

« Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. » (Matthieu 18,15)

La correction fraternelle suppose donc une parole vraie, adressée au frère dans le souci de le relever. Elle ne devrait devenir ni une humiliation publique ni un moyen d’écarter celui qui dérange.

Le service et l’humilité

Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus leur dit :

« Je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. » (Jean 13,15)

L’autorité chrétienne trouve ici un modèle de service. Une fonction peut comporter des responsabilités particulières sans conférer à celui qui l’exerce une supériorité personnelle ou spirituelle.

L’humilité concerne ainsi autant celui qui dirige que celui qui reçoit un enseignement.

La vérité et la sincérité

Paul écrit :

« Rejetez le mensonge et que chacun parle selon la vérité à son prochain. » (Éphésiens 4,25)

La vie fraternelle demande des paroles loyales, des explications et la possibilité de répondre aux reproches. Elle est fragilisée lorsque les décisions reposent sur des insinuations, des accusations sans réponse possible ou des informations retenues pour préserver une autorité.

Le partage et le soutien mutuel

Paul exhorte :

« Portez les fardeaux les uns des autres. » (Galates 6,2)

La fraternité engage une aide dans les difficultés matérielles, morales et spirituelles. Elle se mesure aussi à l’attention portée au frère isolé, malade ou en détresse.

La paix, la prière et l’unité

« Heureux les artisans de paix. » (Matthieu 5,9)

« Priez les uns pour les autres. » (Jacques 5,16)

« Qu’ils soient un. » (Jean 17,21)

La recherche de la paix ne signifie pas que les désaccords doivent être dissimulés. Elle demande de les traiter sans détruire la relation fraternelle. L’unité n’exige pas que chacun renonce à sa conscience ou adopte toutes les opinions d’un responsable.

La recherche de la sainteté

« Soyez saints, car je suis saint. » (1 Pierre 1,16)

L’ensemble de ces exigences donne un contenu concret à la transformation intérieure. L’amour, le pardon, le service, la vérité, l’humilité et l’entraide sont des réalités à pratiquer.

La communion avec Dieu et l’amour effectif du frère doivent ainsi être pensés ensemble.

5. Les fonctions du Régime rectifié à l’épreuve de ces exigences

La diversité des fonctions ne doit pas être confondue avec une différence de dignité entre les frères.

Un commandeur, un préfet ou un président exerce une responsabilité définie. Il ne devient pas, du fait de sa fonction, le maître de la conscience des autres. Il doit pouvoir expliquer ses décisions et entendre une objection. De fait l’égalité est et doit être une réalité ici bas sur cette terre.

Les Statuts des Grands Profès, lorsqu’ils excluent toute prééminence attachée à cette qualité, fournissent sur ce point un repère particulièrement important. Un enseignement reçu ne justifie ni la recherche d’un prestige personnel ni une prétention à dominer.

Il faut également savoir quitter une fonction. Le frère qui l’a exercée conserve son expérience ; il ne conserve pas pour autant une autorité indéfinie sur ceux qui lui succèdent ou sur le groupe.

La fragmentation actuelle du Régime, telle que je l’observe, rend ces questions d’autant plus sensibles. La multiplication des structures qui se présentent comme indépendantes oblige à examiner la manière dont elles comprennent leur responsabilité, leur continuité et leurs rapports avec les autres frères.

Cependant, aucune appréciation générale ne dispense de regarder les faits propres à chaque structure. Un titre, une ancienneté, une transmission revendiquée ou un décor ne suffisent pas à établir la qualité chrétienne de son fonctionnement.

Il faut observer comment les décisions sont prises, comment les différends sont traités, comment les responsabilités sont exercées et quelle place demeure à la conscience de chacun.

6. De l’initiation librement consentie à la dépendance personnelle

Il convient d’employer avec précision le mot « sectaire ».

Une querelle, une faute morale ou une décision injuste peuvent être graves sans suffire, à elles seules, à caractériser l’ensemble du fonctionnement d’un groupe. Ce qui doit retenir l’attention est l’installation durable d’une dépendance et l’impossibilité croissante de la contester.

Plusieurs comportements appellent alors la vigilance :

  • l’exigence d’une obéissance personnelle sans possibilité d’examen ;
  • le refus systématique de toute critique ;
  • la présentation du responsable comme spirituellement infaillible ;
  • l’utilisation d’une révélation ou d’une transmission invérifiable pour imposer des décisions ;
  • la culpabilisation de celui qui exprime un désaccord ;
  • les pressions financières ou les atteintes aux relations familiales ;
  • la confusion entre fidélité à Dieu, fidélité au Régime et fidélité à un homme.

Le caractère ésotérique d’un enseignement ne permet pas, à lui seul, de conclure à une dérive. Il faut examiner le fonctionnement du groupe et les effets de l’autorité sur ceux qui la subissent ou l’acceptent.

L’initiation librement consentie exige que le consentement garde un sens pendant tout le parcours. Le frère doit pouvoir questionner, exprimer un désaccord et demander des explications sans que sa valeur spirituelle soit immédiatement mise en cause.

7. Le témoignage personnel et sa portée

Certaines situations que j’ai connues m’ont conduit à poser ces questions avec insistance : personnalisation excessive de l’autorité, cumul des responsabilités, contrôle de l’information ou difficulté à accepter la contradiction.

Ces expériences expliquent l’origine de ce travail. Pour être examinées équitablement, elles doivent toutefois être présentées comme des faits précis, en distinguant ce que j’ai directement constaté de l’interprétation que j’en donne.

Ce qui m’importe ici est de comprendre comment des hommes engagés sur l’Évangile peuvent en venir à traiter un frère comme s’il avait cessé d’être leur frère.

Lorsqu’un homme déclare devant une assemblée : « Je ne te parle plus, tu n’es plus mon frère », sans fournir d’explication, la contradiction avec l’engagement fraternel devient manifeste. Elle est d’autant plus frappante lorsque cet homme se réclame d’un enseignement spirituel approfondi de grand-profès.

Une telle parole demande à être examinée, expliquée et, si possible, réparée. Elle ne peut être rendue acceptable par un grade ou une fonction.

Mon expérience m’a ainsi conduit à me méfier de l’écart entre la dignité revendiquée et la conduite réelle. Avant de se dire « consacré », comme certains grand-profès, il faut déjà s’efforcer de vivre en chrétien et d’aimer son frère, mais pas seulement celui qui obéit. Il n’y a qu’un seul maître et nous le connaissons tous.

8. Une exigence qui commence par soi-même

Ce travail perdrait sa portée s’il servait uniquement à juger les autres.

Les exigences que je rappelle s’adressent également à moi. Il me faut examiner ma manière de parler, de contester, de corriger et de pardonner. La fermeté nécessaire pour dénoncer une injustice ne dispense ni de la vérité ni de la mesure.

La lecture des Écritures doit donc demeurer un examen de conscience avant de devenir un examen du comportement d’autrui.

Le Régime rectifié propose un chemin dont les engagements sont explicitement chrétiens. Salzmann aide à comprendre combien cette fidélité doit devenir intérieure et vécue. Les Évangiles donnent à cette vie des exigences concrètes.

La question décisive demeure : ce que nous recevons et ce que nous pratiquons nous rendent-ils plus vrais, plus humbles et plus fraternels ?

C’est dans la réponse apportée par nos actes que notre engagement prend sa portée.

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